One Piece : structuration sur le bouddhisme du lotus ; une explication du duo Joy Boy / Nika
Plan
A. Imu, l’usurpation de Bouddha
A1. Le trône léonin / vacant
A2. Les trois règles du trône, de la robe et de la demeure
A3. Vacuité vs nihilisme et substantialisme
B. Luffy, devenir un Bouddha
B1a. Six pouvoirs transcendantaux
B1b. Sixième pouvoir, moteur narratif
B1c. Le lien d’opposition au Dharma des "méchants" éveillés sur Sabaody + éveil d’objet inanimé
B2. Anātman et vacuité sur Rusukaina
B3. Cérémonie dans les cieux sur Onigashima
C. Rétablir le Dharma du Siècle Oublié
C1a. Décapitation de Nichiren / Luffy
C1b. Bodhisatva Jogyo pour transmettre le Dharma du Siècle Oublié
C2. Bodhisattva Jogyo, lieutenant de la Volonté du D. Atemporel
C3. Bouddha atemporel Joy Boy et Roi des Pirates.
C4a. Trois Corps du Bouddha :
Joy Boy / Nika, Luffy, la Volonté du D.
C4b. Gear 5 : Joy Boy / Nika
1ère explication : Corps de Rétribution, Sagesse et Gloire
C4c. Gear 5 : Joy Boy / Nika
2nde explication : Corps de Rétribution, deux corps de jouissance
A. Imu, l’usurpation du Bouddha
A1. Le trône léonin / vacant
Le trône vacant de la Terre Sainte Mary Geoise possède des accoudoirs décorés en forme de tête de lion. Ainsi, il peut être assimilé au trône léonin (ou siège du lion, shishi-za, 師子座, 獅子) du Bouddha lui-même, qui représente sa souveraineté spirituelle, son autorité sur la sagesse et la compassion. Ce trône vacant que personne ne doit occuper depuis le serment des vingt rois, nous y avons vu siéger Imu qui contrôle le Gorosei, la plus haute autorité mondiale.
A2. Les trois règles du trône, de la robe et de la demeure
Imu décide de l’assassinat du roi d’Alabasta. Or, jamais un Bouddha n'aurait tué Nefertari Cobra.
La scène est tristement symbolique puisque venu poser une question sur le courrier de Nefertari D. Lili, plutôt que de recevoir un enseignement, comme dans une scène qui dénature le rapport du disciple au maître, il obtient la mort physique, la libération du corps, si je puis dire, et non celle spirituelle de la fin de l’illusion, et ce, par la volonté de l’usurpateur (-trice) depuis le trône du Bouddha qui prêchait la véritable libération par la vacuité, comme une mortifère parodie.
On peut ajouter que pour enseigner le Sūtra du Lotus après la mort du Bouddha historique Shākyamuni, il faut d’abord « entrer dans la demeure de l’Ainsi-Venu, revêtir la robe de l’Ainsi-Venu et s’asseoir sur le trône de l’Ainsi-Venu ».
Cette demeure symbolisant une grande compassion pour tous les êtres vivants, la robe de l’Ainsi-Venu, un cœur doux et indulgent, et le trône de l’Ainsi-Venu, la réalisation que tous les phénomènes sont sans substance (Kū ; shūnyatā).
Une grande compassion et un cœur doux et indulgent ne tuerait pas Nefertari Cobra. Jamais non plus le Gorosei, lequel est relié à Imu, qui aurait compassion pour les humains, ne traiterait ces derniers d’insectes.
L’écriture du personnage d’Imu est alors doublement tournée autour du thème de l’usurpation : usurpation du trône vacant à propos duquel les vingt rois avaient fait serment de ne pas l’occuper, et usurpation de ce trône de Bouddha spirituellement parlant.
A3. Vacuité vs nihilisme et substantialisme
Ce qui me frappe le plus dans l’écriture du personnage d’Imu, c’est qu’il représente également la synthèse des deux voies explicitement rejetées dans le bouddhisme par la vacuité symbolisée par ce trône sur lequel il s’assoit.
En effet, le troisième des quatre sceaux du Dharma, qui permettent de discriminer entre ce qui est du bouddhisme ou pas, déclare que « tous les phénomènes sont sans substance ». Dans le bouddhisme Mahāyāna et lotusien, il est étendu à l’ensemble du phénoménal, non plus seulement à la doctrine du non-soi (anātman), et que l’on nomme alors la vacuité et qui n’est, précision extrêmement importante, essentielle dans le prolongement de la voie du milieu de Nāgārjuna qui le redéfinit, ni nihilisme ni substantialisme (ou éternalisme).
La vacuité est une indécision fondamentale qui a pour but d’abandonner les concepts, c’est la doctrine du lâcher-prise.
Nāgārjuna, qui voit à son époque la doctrine dériver, redéfinit, après études des textes de la Prajñāpāramitā, la vacuité par oui/non/les deux/aucun des deux, le fameux tétralemme.
Par exemple, un arbre est un arbre puisqu’il n’est pas une rivière, mais un arbre n’est pas un arbre car retirez-lui eau et soleil et il décline, alors où commence-t-il vraiment et où finit-il ? Interdépendance de tous les phénomènes et également impermanence. L’arbre n’est qu’un concept, une vérité conventionnelle, qui n’est pas éternelle, mais ce n’est pas rien pour autant. On peut donc dire qu’un arbre est à la fois un arbre et un non-arbre (les deux) ou qu’il n’est ni un arbre ni un non-arbre (aucun des deux). À la fois existence et non-existence, c’est l’indécision : il n’est pas rien, mais il n’est pas non plus substance éternelle.
Or Imu, et sa supposée immortalité, représente ainsi le contraire de l’impermanence et de l’anātman (non-soi). Elle est une substance permanente.
En même temps, dans son nom Imu, « mu », polysémique, peut signifier soit « néant, vide absolu » dans son sens courant, soit, dans le bouddhisme zen, un sens proche du concept de śūnyatā (vacuité). Mais, comme nous l’avons vu, Imu choisit de tuer Cobra aussi bien que d’effacer Lulusia et probablement le Siècle Oublié, alors non, Imu ne représente pas la vacuité, elle en est le côté sombre, le mauvais chemin, ce nihilisme, la négation de l’existence, son effacement.
Ainsi, Imu symbolise la synthèse du nihilisme et du substantialisme [éternalisme], tous deux expressément rejetés par la voie du milieu (Madhyamaka), et, par voie de conséquence, également par la plupart des courants du Mahāyāna et du bouddhisme du Lotus.
Le fait qu’Imu se place sur le trône léonin, symbole du Bouddha, en étant soi-même l’incarnation de cette double erreur pour le bouddhisme, perversion de śūnyatā, la vraie doctrine, me paraît peu vraisemblablement être une coïncidence, mais bien plutôt une figure qui mime l’autorité spirituelle sans en posséder les vertus.
La vacuité, définie par Nāgārjuna comme un « lâcher-prise » conceptuel, est déformée par Imu en un vide destructeur (mu comme néant) plutôt qu’un espace d’interdépendance.
De là, on peut en conclure qu'Imu aurait pour antagoniste idéal celui pouvant la détrôner à la fois de son rôle temporel avec un Haki des rois capable de combattre l'armée des Tenryūbito et du Gorosei, et de son rôle spirituel en incarnant Bouddha dépositaire de la vraie doctrine de la vacuité sur le trône léonin.
B. Luffy, devenir un Bouddha
B1a. Six pouvoirs transcendantaux
Une chose assez frappante, dans le shōnen One Piece, c’est la correspondance assez marquée entre les éveils et les six pouvoirs bouddhistes transcendantaux ou surnaturels (roku jinzu, roku-tsū, 六神通), particulièrement pour le personnage de Luffy qui semble être destiné à les acquérir tous un à un.
Ce sont des pouvoirs de perception extrasensorielle qu’étaient censés posséder ceux qui étaient parvenus au « fruit de l’émancipation », c’est-à-dire à l’éveil (les Bouddhas, les bodhisattvas et les arhats). On remarque probablement ici une double référence par l’intermédiaire des fruits du démon de One Piece (fruit + émancipation/éveil).
Une liste de ces pouvoirs est donnée dans le Kusha Ron de Vasubandhu. On y trouve notamment :
• Le pouvoir de se manifester partout selon sa volonté ; faculté de se transformer et de transformer les objets à volonté ; venir dès qu’on est appelé.
(Ne dirait-on pas le pouvoir du fruit éveillé de transformer son environnement, comme Doflamingo avec des bâtiments devenus fils, ou Luffy faisant du sol une matière en caoutchouc ?)
• Le pouvoir d’observer tous les phénomènes du monde ; faculté de voir l’infiniment lointain ou l’infiniment petit, aussi bien que ce qui est proche et grand, ou petit et lointain ; vue transcendantale.
(Ne pense-t-on pas au haki de l’observation ?)
• L’ouïe transcendantale, soit le pouvoir de comprendre tous les sons et toutes les langues.
(Et, ici, ne serait-ce pas la voix de toute chose ?)
• Le pouvoir de connaître les pensées des autres : potentiellement à venir.
• Le pouvoir de connaître les vies passées.
(Celui-ci me fait imaginer un futur de l’œuvre où Luffy, parachevant une progression dans la maîtrise, aurait accès aux passées des derniers utilisateurs de son fruit, à l’instar du manga Avatar lorsqu’il se connecte à ses prédécesseurs. Peut-être apprendra-t-il ainsi, tout ou partie, de l’histoire du Siècle Oublié.)
Notons que ces cinq premiers sont également ceux des brahmanes de l’hindouisme, ce qui fait remonter de plusieurs siècles encore son imprégnation culturelle et en augmente sa portée symbolique en Asie.
B1b. Sixième pouvoir, moteur narratif
Le sixième pouvoir, celui d’éliminer les illusions, est le moteur narratif de One Piece. Chaque arc voit Luffy déchirer le voile de l’ignorance (avidyā), libérant les opprimés non par un messianisme héroïque, mais par une action spontanée et compatissante, tant par l’action collective des Mugiwara sur les îles où ils accostent que par l’impact particulier de Luffy au contact des personnages rencontrés.
Dans chaque arc, ce n’est jamais aussi simple que les gentils affrontant des méchants que tous montreraient du doigt. Si les Mugiwara savent souvent rapidement qui sera leur ennemi, c'est par le biais d'une rencontre, mais il s’agit, au final, de faire tomber des masques de trahison comme Crocodile à Alabasta, auprès de la population locale, de dissiper les illusions qui enchaînent les peuples.
On peut même remarquer qu’au long des aventures, le voile des illusions à déchirer est de plus en plus épais :
• Du village de Cocoyashi qui, finalement, savait déjà que Nami se dévouait pour eux.
• À Alabasta où Crocodile qui n’est pas le sauveur mais l’instigateur d’une sécheresse, avait déjà été infiltré par Vivi.
• À Water Seven où des espions du gouvernement (CP9) sont introduit en charpentiers sans avoir été découvert.
• Plus tard, aux prises avec Doflamingo, on découvrira qu’il a pu modifier la presse mondiale car il est un descendant de Tenryūbito et connaît le secret de Mary Geoise, ce qui avait totalement subjugué Trafalgar Law.
• Toujours sur Dressrosa, l’illusion que le roi Riku aurait tué volontairement ses propres citoyens ; Rebecca est alors sifflée dans le stade par la foule pour être sa fille, sans aucune distanciation.
• Sur Wano, une fois la guerre finie, l'auteur passe par une salle de classe d’enfants où on remet à l’endroit les cours d’histoire, car ces derniers subissaient ce qu’on pourrait appeler un véritable lavage de cerveau par des sbires d’Orochi arrivé au pouvoir grâce à toute cette manipulation avec l’aide de la vieille sorcière. Orochi qui se veut publiquement un shogun, mais qui exerce surtout, en pratique, sa vengeance sur la population avec sadisme, au point d’avoir fait manger des Smile au village d’Ebisu. La tyrannie drapée dans les mensonges, l’illusion.
Luffy, accompagné de ses nakamas, met fin aux illusions de ce monde. Lorsque son pouvoir aura encore pris plus d’ampleur, il pourra s’attaquer au plus grand ennemi, celui qui maintient dans une histoire factice à partir d’un Siècle « Oublié », la grande illusion, le Gorosei et Imu à la tête de ces faux dieux (Tenryūbito), un pouvoir néfaste qui gère le monde de façon encore plus monstrueuse et qui se dissimule, exerce dans l’ombre, bien plus caché que n’importe lequel des tyrans que les Mugiwara ont déjà fait tomber, sur lequel il faudra jeter une lumière, et qui est l’origine d’un bien plus grand mal nihiliste, sans morale, personnifié par Imu.
Paradoxalement, Luffy ne veut catégoriquement pas être un héros (il faudrait qu’il partage sa viande, et ça, c’est non !). Il ne se comporte pas comme un messie détenant une vérité révélée pour la foule. Or, pour le bouddhisme, point de messie non plus. Bouddha se définissait lui-même comme un médecin. Un médecin de l’âme, pourrait-on dire (même s’il n’y a pas de concept d’âme dans le bouddhisme : anātman), soignant les souffrances psychologiques.
Alors, Luffy, il ne sait rien, est souvent décrit comme un idiot, mais il enseigne à sa manière et soigne les cœurs :
• De Koby, au tout début des aventures, qu’il frappe pour l’aider, le pousser à accomplir son rêve de devenir un marine
• Jusqu’à Momonosuke à qui il fait remarquer : « T’as mordu un Yonkō, Momo !! De quoi t’as peur !? », entendu comme : ta peur ne repose plus que sur l’illusion de ta faiblesse, mais tu es déjà capable de mordre Kaido, cet être si puissant.
Il est bien souvent d’une aide psychologique pour ceux qu’il rencontre, comme un bodhisattva guidant vers la cessation de la souffrance (duḥkha).
Pour finir sur ce point, je dirais que c'est ce que remarque Mihawk à Marineford en soulignant que le pouvoir le plus dangereux de Luffy était celui de se rallier des gens à sa cause, vu comme tout ou partie de ce sixième pouvoir, et vocation première du bouddhisme, d’éliminer les illusions, car comment les libérerait-il si personne ne le suivait…!?
One Piece, on peut alors le dire, structure les pouvoirs éveillés sur un calque assez prononcé de la tradition bouddhiste. On ne fait pas que parler d’éveil dans One Piece, on éveille de façon bouddhiste les personnages, et Luffy, en accompagne certains jusqu’à la sortie de leur souffrance (duḥkha) et de leurs peurs nées de l’illusion. L’illusion ou l’ignorance étant le contraire de l’éveil dans le bouddhisme, lever toutes les illusions, c’est atteindre l’éveil bouddhiste.
B1c. Le lien d’opposition au Dharma des "méchants" éveillés sur Sabaody + éveil d’objet inanimé
Le Sūtra du Lotus, via le chapitre sur Devadatta, universalise l’éveil, que ce soit pour les femmes avec la fille du roi-dragon, ou pour Devadatta. En effet, ce dernier harcelait son cousin le bouddha historique Shakyamuni qui a tout de même réalisé la prédiction de son éveil. On appelle cela le lien d’opposition au Dharma (en japonais gyakuen, 逆縁, ou « lien inversé ») offrant donc la possibilité, même aux "méchants'" de pouvoir atteindre l'eveil.
Ce lien d’opposition au Dharma, j’y ai pensé, sur Sabaody, lorsque Shakky dira aux Mugiwara que ce sont eux ses préférés, et ce après avoir observé cette carte de la première partie de Grand Line où les membres de la pire génération empruntent différents trajets, chacun à leur manière, comme autant de voies menant à l’éveil, puisque, sans développer leurs pouvoirs, ils ne peuvent définitivement pas arriver au bout du trajet, "atteindre l’autre rive " (expression pour sortir du samsara, atteindre l’éveil). Concomitamment, on apprend que Kid a une plus forte prime que Luffy, et qu’il est très violent. Il ne suit pas le Dharma, n’a aucune compassion y compris pour des civils, mais pourtant Kid aussi éveillera ses pouvoirs, indépendamment de sa moralité.
On peut aussi rapidement évoquer l'éveil d'objet inanimé comme une épée dans One Piece, ce qui a pu étonner, mais il existe dans le bouddhisme du lotus le concept d’Ichinen Sanzen, déduit par Zhiyi qui pourrait l'expliquer sans entrer dans les détails.
B2. Anātman et vacuité sur Rusukaina
Quand Luffy part s’entraîner avec Rayleigh sur l’île de Rusukaina, proche d’Amazon Lily, il pose son précieux chapeau sur le seul endroit de l’île où il ne sera pas attaqué et dit cette chose extraordinaire : « Pendant un moment, je ne serai plus Mugiwara no Luffy ».
C’est vraiment intéressant, car, de notre point de vue de fan, c’est lui, c’est Luffy, mais, dans le bouddhisme, pour atteindre la libération, que ce soit dans le Theravāda ou le Mahāyāna, les deux grands courants, il faut réaliser l’anātman, c’est-à-dire le non-soi, car tous les phénomènes sont sans substance (2nd sceau du Dharma).
" Mugiwara "représente l’aspect mondain, son nom de scène, lui qui part en quête du vrai soi, de sa nature de Bouddha inhérente à chaque vie avec laquelle nous pouvons fusionner en réalisant l’anātman, contre l’illusion la plus enracinée, celle du soi. Ce geste symbolique reflète l’abandon de l’égo, une étape essentielle vers l’éveil.
Son entraînement le plus important, qui dure deux ans, est comme « par hasard » sous l’égide de l’anātman, de même que le trône au sommet du monde est comme « par hasard » léonin.
Bien sûr, on n’entend pas Rayleigh lui demander une telle chose. Je trouve les dialogues et le découpage si bien amenés… qu’on peut encore l’interpréter de deux manières, comme pour l’usurpation du trône (pouvoir temporel/spirituel) : son entraînement shōnen (devenir plus fort), ou bouddhiste (acquérir la vacuité).
En comparaison, ni Sangoku ni Naruto n’auront de démarche similaire pour s’entraîner, l’un avec Tortue Géniale ou l’autre avec Jiraya-Sensei, qui les pousseraient à mettre ce qu’ils sont de côté.
Par ailleurs, le moment choisi par Rayleigh pour lui proposer cet entraînement est également remarquable, car ce n’est pas exactement après une victoire ou une défaite. Il ne le fait pas non plus au moment de leur rencontre sur Sabaody. Et même s’il y a eu cette séparation des Mugiwara par Kuma contre quoi Luffy n’a rien pu faire, il se passe encore les arcs Amazon Lily et Marineford.
De fait, sa dernière action est sa perte de connaissance face à la mort d’Ace, qu’il n’a pas su gérer émotionnellement. Il est tombé « vivant en enfer ». Il est certes blessé, Trafalgar Law doit l’opérer, mais la fin du combat pour lui, c’est le poing d’Akainu au travers de son frère.
De là, Rayleigh, qui lui réplique : « Penses-tu y arriver dans ton état actuel ? », avec ce sous-texte bouddhiste puisque le moment choisi est celui qui suit immédiatement sa plus grande détresse émotionnelle (à son réveil avec Jimbe à ses côtés, il ne veut même pas y croire), pour un entraînement, j'insiste une nouvelle fois, où il mettra de côté cette personnalité de Mugiwara no Luffy : Tu as le haki des rois, mais sans avoir accepté l’impermanence (mujōge, anitya, anicca), alors tu dois t’entraîner et dépasser ton attachement émotionnel pour progresser dans la voie et pour vaincre, car tous les phénomènes sont impermanents et sans substance (1er et 2nd sceau du Dharma).
Ce haki des rois éveillé, qui n’est qu’une étape sur son chemin spirituel, ne le prémunit aucunement de régresser, comme ici avec la mort d’Ace, de la même manière que pour le Sūtra du Lotus, l’état de Bouddha, à l’inverse de ce que prônait le bouddhisme jusque-là, n’est pas un état inconditionné pour une poignée d’élus, mais un état impermanent comme les autres, pour lequel il faut constamment se renouveler, notamment par la pratique de la compassion, car le bompu (homme ordinaire) et le Bouddha sont de même nature. Les écoles du Mahāyāna et du Lotus sont tournées vers les autres, comme Luffy vers ses nakamas auxquels Jimbe le pousse à se reconnecter.
B3. Cérémonie dans les cieux sur Onigashima
Le Sūtra du Lotus inscrit, de façon unique, le déroulé de son action, dans cette expression « deux lieux et trois assemblées » (nisho-san’e, 二処三会) : Pic du Vautour, puis cérémonie dans les airs du chapitre 11 à 22, et retour au Pic du Vautour.
Cette cérémonie qui voit Shākyamuni emmené flotter dans les airs toute l’assemblée, et qui, pour Zhiyi, est l’endroit où il décrit, à la fois, l’éveil comme la fusion de la sagesse et de la réalité, représentée par Shākyamuni entrant s’installer dans la Tour aux Trésors aux côtés du Bouddha Taho, et au chapitre XVI, son propre éveil comme atemporel.
Aussi, lorsque nous découvrons l’éveil de Luffy en guerrier libérateur Nika sur l’île d’Onigashima, en lévitation au-dessus de Wano Kuni, accompagné de tous les protagonistes, avant de redescendre (ce qui est unique également dans l’œuvre : on ne peut pas dire que c’est ce qui se passe sur l’île céleste Skypiea), le lien avec la cérémonie dans les airs du chapitre XI du Sūtra du Lotus, décrivant ce qu’est un éveil, m’a paru bien autre qu’une coïncidence.
Je trouve Oda très subtil avec ces références-là, avec l’impression de disséquer une trame de fond. Il n’est pas dans une démonstration ostentatoire, comme lorsqu’il place une bible immanquable au bras de Kuma. Non, il le place plutôt en sous-texte de l’histoire, dans la structure, bien présent pour qui veut y prêter attention.
Ajoutons à cela que, dans le Shōji Ichidaiji Kechi-myaku Sho (Transmission unique, vitale et essentielle à travers vie et mort), Shākyamuni et Taho représentent respectivement la vie et la mort, les deux phases que traverse toute vie. Aussi, lorsque Luffy, dans un espace liminal entre vie et mort, accède à la forme de Nika/Joy Boy… on peut l’interpréter comme une approche, bien qu’incomplète, d’un éveil qui se révèlera peut-être parfait dans une hypothétique futur rencontre avec Taho/Joy Boy du passé de la Tour Aux Trésors (kyōchi myōgo), et comme un prélude à la sortie du saṃsāra, du cycle vie/mort de l’éveil complet et parfait… Il a touché l’autre rive, juste assez pour le Gear 5 mais pas complètement pour son plein éveil. Peut-être cela arrivera, quand il aura fini Grand Line… Grand Line comme métaphore du saṃsāra et Laugh Tale comme celle de l’atteinte de l'autre rive.
[ ATTENTION LÉGER SPOIL SUR CE PARGRAPHE, PASSEZ AU SUIVANT ]
il y a des degrés dans l’éveil bouddhique, des étapes successives dans l'acquisition de la Sagesse nécessaire à la libération et, comme nous le constatons dans sa rencontre avec Gaban sur Elbaf, Luffy impressionnné n’a pas encore atteint son plein développement.
C. Rétablir le Dharma du Siècle Oublié
C1a. Décapitation de Nichiren / Luffy
J’ai toujours été surpris par le choix d’Oda de faire exécuter Luffy par décapitation à Loguetown, une méthode différente de celle de Roger au même endroit. Était-ce simplement pour conserver ce cachet unique à l’exécution du Roi des Pirates, qui lancera là une vague de piraterie, ou bien y avait-il une raison particulière à ce choix pour Luffy ?
Or, un célèbre moine japonais, Nichiren réchappera aussi à la décapitation et, comme pour Luffy, grâce à l’apparition d’un éclair, une probable comète pour le premier, et, comme on le pense souvent, grâce à Monkey D. Dragon, son père, pour le second, présent pour l’occasion près de son fils, ce qui est unique en plus de 1000 chapitres. Alors, si on ajoute à cela que le lieu de la décapitation ratée de Nichiren se nomme Tatsunokuchi 辰口町, Ryū-no-kuchi, autrement dit : Gueule-du-Dragon, cela commence à faire beaucoup de similitudes ou de clins d’œil. À ma connaissance, je ne vois pas d’autre figure historique partageant ces similitudes : le moine et One Piece sont japonais ; ils échappent à des décapitations programmées grâce à une forte lumière ; il y a une référence au Dragon.
Et, petite cerise sur le gâteau, Nichiren est né en 1222… soit il y a 800 ans…le même écart qu'entre le présent de l'œuvre et le Siècle Oublié…
Cette connexion ancre Luffy dans une lignée spirituelle japonaise, où il devient une figure de restauration du Dharma, comme Nichiren.
C1b. Bodhisatva Jogyo pour transmettre le Dharma du Siècle Oublié
Nichiren lui-même se considérait comme une manifestation ou une réincarnation de Jōgyō, chargé de propager le Sutra du Lotus dans l’ère de mappō du declin du dharma à la demande du bouddha historique Shakyamuni (chap. XXI du Sūtra du Lotus) pour après sa mort.
Nichiren reliait directement sa mission à la volonté du Bouddha atemporel du chapitre XVI, affirmant que le daimoku (« Namu Myōhō Renge Kyō »), le titre du sutra du lotus qu'on se doit dans son école de régulièrement réciter, est l’essence de l’enseignement éternel, c'est-à-dire le bouddha atemporel, comme si ce que répète souvent Luffy "je serais le roi des pirates", était à la fois titre honorifique et le but essentiel à atteindre pour celui qui veut est le plus libre, définition qu'il en donne, autrement dit totalement éveillé.
La vocation de Nichiren, l’œuvre de toute sa vie, aura été de rétablir le véritable Dharma par la prévalence du Sūtra du Lotus, autour duquel il fondera son école. Ce faisant, il risquera sa vie à plusieurs reprises, en cette époque de Mappō, du déclin du Dharma, pour le moins étrange : bouddhiste tout en méprisant la figure du Bouddha historique Shākyamuni.
Ainsi, il n’est pas difficile de faire un nouveau parallèle avec Luffy, qui libère les peuples sur leur terre pour y rétablir la loi ancienne, en risquant sa vie, et en brisant l’illusion, tout comme Nichiren risque sa vie pour dissiper des enseignements qu’il jugeait dévoyés, et établir la primauté de l’enseignement du Sūtra du Lotus.
C2. Bodhisattva Jogyo, lieutenant de la Volonté du D. Atemporel
Dans la tradition de Nichiren, qui reprend la plupart des enseignements du Mont Tiantai et de son grand maître Zhiyi (Tche-ye, Chih-i, Chigi, 智顗) qui a systématisé nombre d’enseignements autour du Sūtra du Lotus, le Bouddha révélé au cœur de l’enseignement essentiel est la révélation, pour la première fois, par Shākyamuni, que son éveil n’a pas eu lieu dans cette vie-là, mais dans un passé extrêmement lointain, si lointain que l’on parle d’un éveil atemporel (ce qui in fine assure que la nature du bompu [homme ordinaire] est la même que celle de bouddha)
Nichiren interprète le bodhisattva Jōgyō comme un serviteur fidèle du Bouddha atemporel, incarnant la compassion et le courage nécessaires pour diffuser le Dharma dans des temps difficiles, son représentant perpétuant son enseignement dans l’avenir.
C3. Bouddha atemporel Joy Boy et Roi des Pirates
Pour Zhiyi, le Bouddha révélé au chapitre XVI du Sūtra du Lotus est identifié comme le Bouddha de la joie sans limite, dit aussi Bouddha de la liberté absolue.
Je vois dans « Joy Boy » une référence à cette joie sans limite de ce Bouddha. Et, dans " celui qui est le plus libre sur toutes les mers ", la réponse de Luffy sur ce que représenre pour lui être le roi des pirates, une référence à la liberté absolue dans l'autre dénomination de ce même bouddha.
Et ce, en sus d’être le Bouddha le plus important du Sūtra du Lotus, qui est lui-même vu, dans une grande partie de l’Asie, comme l'un des sutras les plus importants, et fortement répandu, notamment en Chine et au Japon.
Ainsi nous avons identifié Shakyamuni/ Jogyo /Taho /le bouddha atemporel, alors précisons qui leur est apparenté dans ce groupe Nika / joy Boy / Luffy et la volonté du D.
C4a. Trois Corps du Bouddha :
Joy Boy/Nika, Luffy, la Volonté du D.
Pour Zhiyi, ce Bouddha révélé au chapitre XVI possède les trois propriétés, les trois corps du Bouddha.
En effet, dans les courants du Mahāyāna et du bouddhisme du Lotus, on distingue les trois corps du Bouddha (sanjin ; honnu musa sanjin, trikāya) : corps de manifestation, de rétribution et du Dharma. Trois dimensions de la réalité, et concept employé pour décrire les différents aspects du Bouddha qui apparaissent dans les Sūtras.
Une première analogie est réalisée par Nichiren, qui compare les trois façons d’envisager l’existence du Bouddha à la lune, au rayonnement de la lune et à son reflet dans l’eau, et établit un parallèle entre la pensée, la parole et l’action.
Or, on peut constater que Luffy est animé de trois manières : par le Gear 5 comme une nouvelle personnalité (« c’est trop drôle » face à Kaido) ; par, celui que l’on connaît le mieux, Mugiwara no Luffy ; et enfin, de manière plus souterraine, par la Volonté du D.
Quant aux trois corps (trikāya), ils peuvent être définit ainsi :
Dharmakāya : le corps de la vérité ou de la réalité ultime, l'essence de l'éveil.
Nirmāṇakāya : le corps d'émanation, la manifestation physique du Bouddha dans le monde (comme Shakyamuni).
Sambhogakāya : le corps de jouissance ou de félicité, une forme subtile du Bouddha perçue dans les terres pures ou par des êtres avancés spirituellement.
Faisons alors notre propre analogie :
• La Volonté du D. serait le Dharma, Bouddha atemporel, le corps du Dharma, le corps non-manifesté du Dharma, dharmakāya, corps des Bouddhas infinis de nature identique, Hōshin, 法身, body of the Law, Dharma body.
Nichiren interprète Jōgyō /Luffy comme le serviteur fidèle du Bouddha atemporel.
Or, ce qui accompagne cette révélation par Shakyamuni de ce bouddha atemporel, c'est également son affirmation qu'ainsi, même après sa mort, lui Shakyamuni, resrera actif dans le monde pour guider les êtres, ce qui nous incline à associer le bouddha atemporel à la valonté du D. (où le D, lettre latine, est déjà présent dans l’original " D. no Ishi ") de One Piece, et pour moi donc la volonté du D. = la volonté du Dharma, car même si on ne sait pas exactement ce qu'elle est, en plus de son caractère a priori immatériel, on suppose a minima qu'elle a une action sur la direction du scénario et des personnages (les porteurs du D.), et même si, à l’avenir, elle pourrait avoir une signification plus concrète, de la même manière que le trône du Bouddha est aussi le trône vacant du serment.
(NB : Toute ressemblance avec le Saint-Esprit dans une Trinité consubstantiel ne serait, bien sûr, que fortuite 😅..).
• Luffy serait le corps de manifestation, corps phénoménal, manifestation du Bouddha, créature, corps de l’action, ōshin, ōjin, 応身, nirmāṇakāya, corps de transformation, henge-shin, keshin 変化身, 化身. Transformation body.
Manifestation du Bouddha en tant que créature. C’est la mise en action du corps de rétribution. C'est évidemment Mugiwara no Luffy pour le présent de l'œuvre et pour le passé tous les nirmāṇakāya des précédents Nika/Joy Boy déjà apparus.
Cette apparence prise par un Bouddha ou un bodhisattva afin de mener les êtres vivants à l’éveil, on dit qu'elle est la plus appropriée pour instruire ceux qu’ils essaient de mener à la bouddhéité. [Luffy, un pirate idiot.. 🤣]
Et Taho, qui a fait la promesse d’apparaître chaque fois que l’on prêcherait le Sūtra du Lotus pour témoigner de sa véracité, encore une fois, cela me fait penser que Luffy pourrait se connecter à "Joy Boy/Nika du passé ", puisqu'il agit dans le dharma/volonté du D., une fois acquis certains pouvoirs éveillés supérieurs de la doctrine bouddhiste (six pouvoirs totalement maitrisés). Ce serait une illustration de la fusion de la réalité et de la sagesse, à l’image de Shākyamuni s’installant aux côtés de Taho dans la Tour aux Trésors pendant la cérémonie dans les airs du Sūtra du Lotus, définissant et illustrant pour Zhiyi ce qu’est l’éveil, et parachevant ce qui a été entamé sur Onigashima.
La question qui reste à comprendre est pourquoi il y a deux figures aussi marquantes Joy Boy et Nika pour désigner la seule forme du Gear 5 de Luffy, le corps de rétribution, hōshin, hōshinbutsu, 報身, 報身仏, sambhogakāya, body of retribution, reward body, recompense body.
Ce corps est également nommé Corps de la Joie bouddhique, car il traduit le bonheur rayonnant du Bouddha à enseigner le Dharma. L’association entre Joy Boy et la joie bouddhique est renforcée par le Gear 5, où Luffy rit face à Kaido, incarnant une légèreté libératrice.
Ce corps de la joie bouddhique est un reflet du corps du Dharma (Volonté du D.), pour en décrire l’action libre (libre comme le Roi des Pirates pour Luffy, une nouvelle fois) et resplendissante (aspect blanc immaculé du Gear 5).
Les éveillés bouddhistes ont des marques caractéristiques identiques, de même que Joy Boy/ Nika se reconnait à differentes époques par les mêmes traits.
On peut en avoir deux lectures :
C4b. Gear 5 : Joy Boy / Nika
1ère explication : Corps de Rétribution, Sagesse et Gloire
Dans une première explication, ce Corps de Rétribution, ou Corps de la Joie bouddhique, peut être envisagé de deux façons différentes : la sagesse (Nika) et la gloire (Joy Boy). Cette dualité reflète les deux facettes du sambhogakāya dans le Mahāyāna.
Nika représente l’enseignement libérateur, et Joy Boy le rayonnement du Bouddha qui se reflète dans les innombrables hyperboles de la littérature et de l’art religieux de l’Extrême-Orient.
J’associe alors Joy Boy au côté cartoonesque du Gear 5, avec ses transformations absurdes du point de vue de la logique interne à l’œuvre depuis des décennies, en en transcendant ses lois physiques (le manga devient cartoon !!). Ce traitement exceptionnel, peut être justifié par l’aspect métempirique de l’expérience de l’éveil, qui est au-delà du scientifique ou de l’empirisme, car c’est une expérience qui transcende l’expérience du simple mortel (bompu).
Nika, le guerrier libérateur, en revanche, incarne la compassion associé au Corps de Sagesse du Bouddha (hōshin, sambhogakāya) qui est celui de son enseignement. Cette sagesse, qui atteint la réalité ultime par l’éveil, fusion avec le Corps du Dharma (Volonté du D.).
C4c. Gear 5 : Joy Boy / Nika
2nde explication : Corps de Rétribution, deux corps de jouissance
La seconde explication pourrait être liée à la théorie du trikāya (les trois corps) vue par un des traités majeurs : le Mahāyāna-Sūtrālaṃkāra [Daijō Shōgonkyō Ron].
Il y distingue deux corps de rétribution :
• Le Corps de Rétribution pour soi, que j’assimile à l’état d’esprit « Joy Boy », qui, en combattant Kaido, dira « c’est trop drôle !! », comme bénéfice de sa propre situation d’éveil. Plaisir de l'éveil.
• Et le Corps de Rétribution pour les autres, associé à Nika, symbole du guerrier libérateur pour les peuples opprimés, qui est le bénéfice pour les autres, incarne la compassion pour les libérer, les guidant et les aidant sur leur propre chemin vers l’éveil-libération. Ce corps, avec ses différentes manifestations à travers l’histoire, est la sagesse compassionnelle de l’éveil.
Les deux interprétations du Gear 5 sont complémentaires.
La première distingue
-l’aspect interne de la sagesse (Nika, enseignement libérateur)
-et l’aspect externe du rayonnement (Joy Boy, gloire cartoonesque).
La seconde sépare
- l’expérience personnelle de l’éveil de Luffy (Joy Boy, plaisir de l’éveil)
- de son rôle altruiste de sauveur (Nika, compassion pour les opprimés ; libérateur compassionnelle).
Ensemble, elles capturent la richesse du sambhogakāya dans le contexte de One Piece.
En conclusion, One Piece peut être lu comme une allégorie, où Luffy par des parallèles avec Nichiren, les six pouvoirs transcendantaux et la doctrine trois corps, incarne un bodhisattva en voie de devenir un Bouddha, tandis qu’Imu représente une perversion des idéaux bouddhistes en opposition, dans une trame aux traits structurés par le Sūtra du Lotus. Luffy, en tant que Jōgyō moderne, porte la mission de Shākyamuni : restaurer le Dharma (la vérité du Siècle Oublié) dans un monde dominé par l’illusion et l’oppression. Son rire, sa liberté et sa compassion incarnent la joie sans limite du Bouddha, faisant de One Piece une œuvre profondément ancrée dans les idéaux du Sūtra du Lotus.
Avec toute ma gratitude pour Oda-sensei, qui me fait rêver depuis plus de vingt années
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